Du désarroi

Publié le par Yoda-Ben²

Aujourd'hui, ami lecteur, en effet, un grand désarroi.

Le pays est aujourd'hui désolé par le coup de folie meurtrière d'un homme qui a décimé le public du feu d'artifice à Nice, pour ce 14 juillet. Là où je me trouve, ami lecteur, le feu, le feu tout court, faisait rage. Des centaines d'hectares de résineux partaient en fumée par une folie meurtrière similaire, celle d'un pyromane. Le premier a été tué, le second est encore, à l'instant où j'écris ces lignes, en liberté.

Depuis hier soir, ami lecteur, je fais un trop-plein. Trop-plein d'informations, de drame, de flashs info. J'ai refusé de m'arracher les yeux devant le racolage des journaux télévisés rivalisant de concours de jet de pisse à qui diffusera la vidéo la plus atroce, le plus grand nombre de morts. On se croirait au sketch Audimatch des Inconnus. Plus d'actualités pour le moment. La France se relève à peine de l'hécatombe du Bataclan et la voilà qui retombe, touchée à nouveau. Encore des civils, encore des gens qui voulaient simplement faire la fête. Encore des hommes, des femmes, des enfants, qui n'avaient strictement rien à faire sur une liste de victimes. Il y avait des vacances à faire, des châteaux de sable, des virées en boîte, des visites de monuments, des rentrées à préparer. Pas des cercueils à commander à la hâte, pas des cérémonies sous le regard encore hébété des survivants.

Alors pour détourner le regard de ces atrocités, je me replonge dans mes études. Ma thèse va pas s'écrire toute seule. Certes. Mais surtout, je saisis enfin un des agréments les plus tristement doux de l'Histoire, pour celui qui l'étudie : la possibilité de s'attacher sans risque à des gens morts depuis plusieurs siècles. Mes avocats des Lumières peuvent reposer tranquilles. Il n'y a rien de pire ou de meilleur à espérer pour eux.

Les historiens sont une étrange clique, des sortes de Cassandre volontiers moqués qu'on représente à coups d'images d'Épinal délicieusement surannées. Nous ne sommes là que pour relater ce qui s'est passé. Nous ramassons les os déjà rongés par les journalistes pour les tambouiller à notre sauce, puis les ranger dans des cartons où ils prendront la poussière que respireront, une fois l'an, des générations futures de bacheliers, oubliant ces noms, ces dates, ces faits, une fois le diplôme en poche.

L'ennui, ami lecteur, c'est quand on commence à avoir de l'imagination. La peur, la panique, l'impuissance, et un fatalisme cru me poussent à laisser mon esprit vagabonder, alors que j'étends ma lessive sous le bourdonnement des canadairs. Les départs de feux ne sont pas tous maîtrisés. La sécheresse, le vent violent n'aident pas les pompiers dans leur tâche. Ici, le danger rôde encore.

Refera-t-on des filtrages selon l'appartenance ethnique, selon la religion, bloquant carrément les services publics, les commerces, à ceux qui ne correspondent pas aux critères ? Aura-t-on droit à des versions numériques des bons de rationnement ? Quels seront les eldorados libres vers lesquels nous, nous gavant à toute hâte des dernières miettes d'insouciance qui nous restent, devrons nous précipiter pour avoir encore un peu l'impression d'être en sécurité ? Les souvenirs d'étude reviennent, comme des rappels terribles, la haine, la peur, la douleur, se parent de nouveaux atours mais gardent le même visage.

Les grands croquemitaines ne sont plus des faces et des noms aisément reconnaissables et caricaturables à l'infini, pour tenter de se les approprier, mais une sorte de monstre protéiforme, masse sans visage et sans voix, qui tue selon une logique qui n'appartient qu'à elle.

Le temps est magnifique et voilà que je me prends à craindre, et imaginer le pire. Les doux rêveurs submergent les réseaux sociaux de photos de bougies, de drapeaux, confient leurs craintes, leur tristesse. D'autres commencent, déjà, à entonner le couplet cent mille fois répété des théories diverses et plus ou moins fumeuses qui accompagnent les catastrophes de ce genre, comme un cortège immonde d'importuns vomissant leurs boniments relayés sur je ne sais quel site interlope.

Ça fait depuis novembre dernier qu'on est en état d'urgence, et toutes les précautions nécessaires n'ont pas suffi pour empêcher ce drame. Vigipirate va reprendre, essentiellement à coups de vérifications de papiers à l'entrée des bâtiments publics et de barrières Vauban disséminées un peu partout. Mais si un nouveau crime doit avoir lieu, il aura lieu. Ces protections n'y changeront rien.

Ici, il est l'heure du thé. Je lis un recueil d'interventions autour du thème du for privé, crayon à la main. Je me réécoute un podcast sur le général de Gaulle. J'hésite pour ce soir entre la Revanche des Tomates Tueuses ou la première saison de Kaamelott. L'eau chauffe près de ma tasse TARDIS. La destruction est à quelques minutes de route. Dans quelques années, peut-être, j'écrirai une leçon sur les attentats de 2015 et 2016 pour des élèves de terminale stressés.

On ferait mieux d'en profiter maintenant, parce que plus que jamais, on ne sait pas de quoi demain sera fait.

Publié dans douleur

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