De la nouvelle année

Publié le par Yoda-Ben²

Aujourd'hui, ami lecteur, c'est la nouvelle année. Depuis quelques jours, certes, mais pour les voeux, on a tout le mois de janvier, je suis donc encore dans les temps. Bonne année, donc, bonne santé, et toute la verroterie.
Cette année, j'ai passé le 31 seule chez moi. Car, et c'est là une décision que j'ai prise à la suite d'une incroyable révélation : j'ai décidé, une fois en passant, de ne plus aller contre ma nature profonde. Et ma nature profonde, là, elle est profondément misanthrope.

J'avais parfaitement plannifié ma soirée : glandage intensif en tenue décontractée, dessins animés à la téloche, soupe aux champignons avec tartines au beurre d'Echiré et crème vanille-choco maison. Et en sus, déploiement intensif d'auto-satisfaction manifeste en contemplant ma situation par rapport au vulgus pecum englué dans les stéréotypes festifs assénés comme autant de vérités établies à la fin décembre.

Par exemple, premier poncif du réveillon du Nouvel An : se mettre sur son 31. En effet, quel plaisir de s'affamer pour entrer dans LA petite robe noire à paillettes -parce que pour le Nouvel An, il FAUT mettre des paillettes, qu'on le veuille ou non-, tu sais, ami lecteur, celle qui boudine et qui gratte de partout (et surtout, tellement courte et pailletée qu'on ne peut la sortir que pour le réveillon, faut la rentabiliser) ! Quel ravissement des sens que de glisser ses arpions dans des pompes étroites à talons vertigineux qui réduiront tes métatarses en pulpe ! Quel émerveillement que de se faire brûler le cuir chevelu au séchoir ou au fer, pour les plus barbares, pendant des heures, et se faire transpercer le crâne à grands renforts d'épingles pour créer d'artistiques édifices capillaires qu'on momifie ensuite à grands coups de laque... Et se couvrir le visage d'une peinture de guerre soigneusement agencée, les cils surchargés de mascara, le teint tapissé de poudre et de machins qui brillent, des fois que les paillettes de la robe ne suffiraient pas, les lèvres nappées d'un rouge baiser qui va dégueulasser tous les rebords de verres !
Or, moi, se peindre la gueule et se fringuer pour les fêtes, j'aime pas ça. Donc, la question était réglée. J'ai eu une pensée émue pour toutes mes consoeurs d'infortune qui minaudaient en dissimulant avec plus ou moins d'art les douleurs atroces que leur causaient leur parure qui serre, qui pique, qui gratte, qui comprime, le tout tranquillement affalée en jean et tee-shirt, les pieds dans mes pantoufles, les cheveux en queue de cheval, sans m'inquiéter de me salir, ou de filer mes bas, ou de me frotter les yeux au risque de ruiner mon maquillage. Et d'une.

Ensuite, ami lecteur, le repas du réveillon. Là aussi, voilà une tradition délicate, où le paradoxe du bien vivre percute de plein fouet la dictature du "ne mangez pas trop gras, trop sucré, trop salé" assénée comme un dogme sacré par tous les moyens de communication existants. A moins de se mettre au foie gras de tofu, au jambon-haricots verts habilement déguisés en dinde aux marrons et à la bûche en céleri, impossible de couper à la traditionnelle déferlante de gras fêtant le passage à l'année nouvelle.

Or, j'ai l'heureux hasard de ne pas aimer la plupart des trucs qu'on sert au réveillon. Je n'aime ni le foie gras, ni les huîtres, ni les marrons, ni la bûche. J'ai donc pu faire un repas normal, chez moi, tranquille, sans subir les éternelles remontrances "Tu ne manges pas ? Mais pourquoi tu ne manges pas ? Tu n'aimes pas ? Comment tu peux ne pas aimer ça, c'est du foie gras maison ! Et tu n'as pas touché à ta part de farce ! Tu es allergique ? Non ? Ben alors ? Tu fais pas de régime, quand même !! Bon, c'est vrai que tu dois perdre, mais là c'est le réveillon, *faut* se lâcher ! C'est demain que tu pourras faire attention ! Allez, donne ton assiette, que je te resserve. Je t'ai rajouté une double part de bûche, c'est pas gras, y a que la moitié qui est du beurre", et ainsi de suite. Car pendant le réveillon, c'est un crime de préférer manger une soupe à se bourrer l'estomac de bouffe qui, en temps normal, ferait hurler d'indignation l'aréopage des nutritionnistes du pays entier.

Enfin, et non des moindres, au réveillon, IL FAUT FAIRE LA FÊTE, quoi que tu dises, quoi que tu fasses, quoi que tu aies décidé, ami lecteur. Tu n'aimes pas faire la fête ? C'est MAL. Tu oses manifester ton mécontentement ? Tu passeras pour un salopard de trouble-fête, et ce crime ne sera expié que si tu te résignes à faire la chenille en faisant tourner les serviettes. L'alcool doit couler à flots dans les verres et les glottes déployées pour entonner "De Nantes à Montaigu" et "Le petit bonhomme en mousse", les rires gras doivent fuser, et les blagues doivent être dégainées à la vitesse de la lumière, le tout sous l'objectif inquisiteur d'un caméscope vicelard qui recrachera ces compromettantes images sur Youtube le lendemain, ces mêmes bêtises que tu ne voulais pourtant pas faire au départ. Ben souris, quoi, c'est la fête !
Moi, les fêtes, ça dépend énormément de l'état d'esprit dans lequel je suis en entrant. Si je suis bien, dans une ambiance qui me plaît, je ne participe pas, mais je m'amuse à voir les autres s'amuser. Si je suis mal, je me terre dans un coin et je déprime, à battre ma coulpe en me demandant pourquoi je suis aussi socialement handicapée, jusqu'à ce que je décide de rentrer chez moi avant de me discréditer définitivement en fondant en larmes devant tout le monde. J'ai toujours été comme ça. Je suis pathologiquement timide. Telle le Phédon des Caractères de la Bruyère, je ne sais pas conter, je m'en tire mal, je crois peser à ceux à qui je parle, je ne sais ni me faire écouter, ni faire rire. Ou alors, mon embarras est tel que j'ouvre la bouche et je me mets à raconter ma vie, sans pouvoir m'arrêter, à déblatérer des conneries sans le moindre intérêt, suivie par quelques membres d'un auditoire bien trop poli pour m'ordonner de me taire, ou peut-être jubilant d'une joie mauvaise à me voir m'enfoncer toute seule. Le monde est si méchant.
Je ne sais pas danser non plus. Les rares manifestations d'enthousiasme musical que j'ai osé effectuer devant témoin n'ayant pas reçu de jugement favorable, je refuse de me mettre à guincher comme une bête devant quelqu'un. Je ne chante que sous la douche, ou en faisant autre chose, et de préférence quand personne ne peut m'entendre. Je suis raide comme un piquet, je ne suis pas le rythme, je m'emmêle dans les pas, je chante faux, bref, je tiens plus du parpaing que de Travolta. Or, il FAUT danser, même si on a l'air ridicule, et surtout même si on n'aime pas ça ("Et alors ? On s'en fout, c'est la fête !")
Cette année, donc, j'ai décidé de rester seule chez moi.Ma bonne vieille Playstation a repris du service, et malgré ma totale absence du moindre talent en matière d'exploits vidéoludiques, j'ai repris mes vieux jeux avec délices. J'ai regardé les dessins animés sur la 6 en me souvenant avec émotion de mes vieilles cassettes vidéo de Disney que j'ai usées jusqu'à la trame étant gosse. J'ai mis sur la platine mes disques de musique de sauvages sans que personne n'y trouve à redire, tout en savourant le calme d'une soirée paisible. Libre de faire ce que je voulais, comme je voulais. Pas de conversation à tenir, pas d'invités lourdingues qui me forceraient à faire des trucs que je ne veux pas, pas d'interrogatoire cruel sur l'avancée de mes études et/ou sur les raisons de ma stagnation professionnelle, pas de bagarres provoquées par un trop-plein de champagne, pas de bonne âme qui viendrait me tirer de ma coquille pour me demander ce qui ne va pas -car quelqu'un qui ne bouge pas de sa chaise dans une fête ne va forcément pas, c'est connu. C'était délicieusement reposant, extraordinairement apaisant, merveilleusement paisible. 
 
"On s'en fout, c'est la fête", LE sésame qui est censé faire exploser tous les verrous, toutes les inhibitions, tous les préjugés. Car dans cette chaude ambiance festive, où les tenues élégantes côtoient les éclairages tamisés, les célibataires sont supposés être en chasse d'un reproducteur potentiel. Et bien évidemment, dictature de la performance oblige, le pauvre crétin qui ne se trouve personne est voué aux gémonies, avec le bonnet d'âne du mauvais dragueur. 
L'an dernier, j'avais été invitée à la soirée du Nouvel An que donnait une mienne amie d'enfance, où elle avait invité quelques copines. Lourdement conseillée par mon entourage, j'avais donc mis le paquet, avec toute la panoplie d'usage, dont, je dois avouer, un maquillage fait de mes jeunes mains dont je n'étais pas trop mécontente. La soirée se passe bien, je retrouve les copines, on se marre, on se la souhaite à minuit, je rentre chez moi pas trop tard sans avoir bu une goutte d'alcool, Amish way of mind oblige, tout va bien. Le lendemain, j'ai été assaillie de questions : et comment ça s'est passé ? Et qui il y avait ? Et qui t'a draguée ? Et je le connais ? Et blablabla... Or, tous les garçons "possibles" du village de mon enfance -à savoir, ceux qui ont à la fois le bac et un casier judiciaire vierge- se sont barrés loin d'ici, et ont sans nul doute mille fois mieux à faire que de se retrouver dans un trou perdu pour la Saint Sylvestre. Donc, c'était une soirée entre filles. Qu'est-ce que je n'avais pas dit à ma mère, qui s'est sentie écrasée par l'inutilité de tous les laborieux efforts vestimentaires que j'avais fournis, qui n'amèneraient pas le mâle reproducteur promis ! Autant dire que j'ai compris la leçon, et que cette année, j'ai fait en sorte qu'on ne puisse rien me reprocher.
Cette année, donc, mes hôtes ont été Cloud, le héros du jeu Final Fantasy VII et la version dessinée d'Alexandre Astier, qui se sont avérés être d'une compagnie exquise et m'assurer une soirée amputée du stress que je qualifie de "marché aux bestiaux". Tu connais ce stress, ami lecteur, cette pression qui s'annonce dès que tu passes le seuil de cette soirée où se trouve un partenaire potentiel. Briefé comme un élève de Top Gun, chamarré et testonné avec soin, tu t'avances dans l'arène avec la sensation de DEVOIR trouver un(e) copain(ine) durable pendant les quelques heures que tu passeras dans cet endroit, sous peine de passer pour un gros naze incasable. Si tu tombes sous la férule d'une maîtresse de maison trop zélée, tu es entraîné dans une exposition forcée de tous les partenaires possibles avec une ambiance digne du concours Miss France, que tu subis avec autant d'aisance qu'une valise abandonnée dans un quai d'aéroport. Si tu parviens à faire la causette avec une proie potentielle, tous tes efforts seront gâchés par l'inévitable boulet qui te demandera d'une voix avinée si tu comptes coucher le premier soir, ou la bonne âme qui te rappellera que le temps passe et qu'il est temps que tu songes au mariage, agrémenté de clins d'oeil éloquents à ton interlocuteur(trice) qui perdra immédiatement pour toi le peu d'estime qu'il ou elle pouvait avoir à ton égard, persuadé(e) désormais que votre causette n'était que l'élément d'un complot orchestré par toute l'assistance visant à lui passer la corde au cou ou à ne pas quitter la soirée vivant(e). La joie quoi.
 
Je m'étais donc préparée à une soirée paisible, tranquille, sans personne pour m'embêter. Hélas, eheu, woe is me, un grain de sable s'est glissé dans la machine. J'étais peinarde dans mon canapé, à regarder de vieux Mickeys, mon bol de soupe à la main. Tout allait bien. Et d'un seul coup, l'angoisse. Je ne sais pas ce qui a été l'élément déclencheur. Je n'étais pas triste d'être toute seule, mais j'ai eu une poussée d'anxiété d'un seul coup. Je n'arrive toujours pas à me l'expliquer. Ce qui fait que je n'ai même pas eu besoin d'une tierce personne pour me gâcher la soirée, j'y suis parvenue toute seule. Et qui a multiplié les coups de pied mentaux aux fesses quand je suis rentrée le lendemain, assaillie par les traditionnels interrogatoires d'après-soirée, et en plus d'avoir vécu une nuit dans la tête du type du Jugement Dernier de Michel-Ange, devoir en plus subir les avalanches de reproches d'avoir passé la Saint-Sylvestre toute seule -donc de ne pas m'être "fait belle", donc de ne pas avoir eu d'interaction humaine, donc de ne pas avoir dragué, donc d'être encore célibataire-, à me faire entendre dire encore et encore que quitte à faire une crise d'angoisse, j'aurais mieux été à la maison, que j'aurais dû accepter l'invitation de Truc, que j'aurais pu appeler mon frangin qui le fêtait avec ses copains (qui pour la plupart ne savent même pas qu'il a une soeur), et patati et patata... 
 
Je crois que la prochaine Saint-Sylvestre, je la passerai comme d'habitude, c'est à dire chez une copine, bien planquée derrière mon calepin, comme chaque année, et que je ferai mon introspection toute seule avec ma bouteille de Coca et mon paquet de Pépito. Finalement, tenter de ne pas respecter les usages festifs établis, ça ne me réussit pas du tout.

Publié dans douleur

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Arkel 07/03/2010 19:02


Le prochain jour de l'an je viens te chercher! Et y'aura la chanson cuir moustache au programme! Très marrante notre dernière soirée, tu vois que t'es pas si misanthrope que ça :)