Du plan B

Publié le par Yoda-Ben²

Aujourd'hui, ami lecteur, je réfléchissais -si, si. Je réfléchissais à la terrible inflexion du destin, qui par moments, bouleverse les projets les plus minutieusement élaborés, quel que soit le soin qu'on a mis à le mettre en place. J'ai autour de moi des tas d'exemples qui montrent que de toute façon, la seule chose dans la vie qu'on doive préparer avec attention, ce sont les plans B parce que 90% du temps, ce sont sur eux qu'on doit se rabattre. La solution de rechange. L'ersatz. La roue de secours. La vie est une succession de plans B, de tentatives ratées, de fautes de mieux.

Par exemple, du coeur. La Bruyère y a consacré tout un chapitre de ses Caractères. J'ai, pendant mes années adolescentes d'expérimentation maladroite et purement théorique, fomenté des plans sur la comète avec celui que mon petit coeur avait alors choisi ; plans que j'ai bien évidemment soigneusement gardés pour moi-même, mes douces pensées n'étant pas du goût de tout le monde, et du principal intéressé en premier. Mais tant qu'on se contente de rêver en silence, ça ne nuit à personne, pas vrai ?
J'étais entourée de copines qui, dès le lycée, étaient déjà en couple avec leur mec depuis des années. Pas une ne s'est casée durablement avec le gars qu'elles fréquentaient alors. Ca, je peux le comprendre. Une fois adulte, on évolue et les goûts, les caractères s'affirment, pas toujours dans la même direction. Mais maintenant que mes copines, copains et moi-même approchons la trentaine, la donne change.
La pression sociale est déjà pas mal dans tous les domaines, mais quand on en vient à la notion de bonheur personnel, elle devient énorme, homérique. Prométhéenne !! Car, ami lecteur, il FAUT être heureux. En plus de bien bosser, d'être beau, super sociable et entouré d'amis, et toute la verroterie. Et être heureux passe FORCEMENT par être heureux en couple. Avec les nouvelles technologies et la réputation de carabins qu'ont les étudiants, être encore célibataire à mon âge, c'est que je le fais exprès. Car être célibataire aujourd'hui, ami lecteur, même dans notre société occidentale permissive et soi-disant ouverte d'esprit, c'est n'inspirer qu'une alternative à son entourage : la pitié, ou le mépris.
Je vois plein de gens de mon entourage et de mon âge qui, heureux qu'ils sont, ont eu une adolescence normale -enfin, autant que faire se peut-, mais ô surprise, aucun des durablement casés et que j'ai interrogés à ce sujet ne m'ont donné l'impression d'être avec quelqu'un qu'ils aiment sincèrement. Si, ils "aiment bien". Nulle passion dans le coeur, nul élan intense à part la satisfaction simplette de la sérénité pantouflarde devant la téloche du pavillon crépi en rose acheté à un taux de crédit exorbitant, les enfants qu'on n'a pas vraiment voulus déjà en train de brailler dans le parc ou gonflant le ventre de madame, le soulagement diffus d'être enfin rentré dans la norme et d'être tiré d'affaire, même au prix d'un divorce douloureux dans quelques années ; l'important, c'est d'avoir accompli cette étape avant l'âge limite, quitte à rejouer une partie plus tard.

"Ouais, je suis avec, mais c'est pas sérieux". Tu parles. La peur de la solitude, du célibat agité comme un spectre de la non-réussite sociale pousse tous et toutes à faire n'importe quoi pour y échapper. Et surtout à choisir n'importe qui. Le bouche-trou sentant qu'il y a là matière à creuser, se cramponne avec complaisance et avant qu'on ait eu le temps de faire ouf, la voilà qui s'installe à coups de fruits et légumes frais dans le frigo, de seconde brosse à dents dans la salle de bains, de recoins de placards qui se remplissent de fringues comme par génération spontanée ; on ne se rend même plus compte qu'on déserte son propre appartement et qu'on sème, vêtement par vêtement, son existence entière dans la tanière du mâle, telle la murène dans sa grotte de cailloux. Phagocyté en douce, on ne s'aperçoit que trop tard du piège qui se referme, et puis on se résigne, en se disant que ma foi, celle/celui-là ou un autre, c'est kif-kif.

Aujourd'hui, ami lecteur, si tu as la chance d'être un homme et que tu te trouves très bien tout seul, heureux que tu es, je n'ai pas l'impression que la pression sociale sera trop forte. Un célibataire endurci est un gars qui n'a besoin de personne, qui n'a pas envie de s'attacher et préfère donner le pas à sa carrière, bref, un pur et dur indépendant qu'en a dans le calbute, un battant, le cow-boy de Marlboro. Par contre, ami lecteur, si tu es une femme, la chanson n'est plus la même.
*Une* célibataire endurcie est une femme qui n'a pas été foutue d'être assez jolie/sympa pour se trouver quelqu'un, qui n'aura pas d'enfants et donc sera étiquetée sale petite garce égoïste et narcissique, doublée d'une carriériste aux dents longues qui cache des poignards sous ses tailleurs, et malgré toute la combativité dont elle pourrait faire preuve, sera forcément diagnostiquée comme névrosée à la constante recherche de reconnaissance paternelle, et donc acquerra également une dimension pathétique. L'enfant infernal qui serait né de l'union contre-nature de Tatie Danièle, Glenn Close dans Damages et Miss Havisham.

J'approche d'un âge où il ne sera plus socialement acceptable que je sois célibataire. Il me faudra trouver un conjoint en bonne et due forme, de qui je devrai concevoir une portée de petits cyniques, soi-disant pour *mon* propre équilibre et bonheur. Mon entourage ne me lâchera plus tant que je ne serai pas accompagnée comme il se doit d'un mari aux dents blanches et de trouze enfants merveilleux, sans se soucier des conséquences. Comme les gosses qui réclament un chien à corps et à cris, et qui refusent ensuite de s'astreindre à le nourrir, le soigner et le promener -allons, un peu d'honnêteté, on a tous été comme ça.
Tu adores ton boulot et ne veux pas t'encombrer d'une famille ? C'est pas grave, tu entreras quand même, tôt ou tard, dans la catégorie des superwomen championnes de la constante à 1000 bars, devant assurer partout, au boulot, au lit de leur mec, avec un gamin sur chaque bras, et dont le cahier des charges impose un intérieur pimpant, des bambins roses et rayonnants, un mari comblé et des dossiers bouclés à l'heure sans qu'une des mailles de son bas ne file. A moins de s'injecter un litre de caféine pure dans les veines toutes les trois heures et de remplacer son cerveau par un processeur quadricore, je ne sais pas comment y arriver. Et tous les supports possibles et imaginables nous assènent que c'est la Règle et que Tout Le Monde Y Arrive. Ben voyons. Sinon, tu passeras pour un rameau sec et stérile souillant ton arbre généalogique, un sale égoïste irresponsable et puant d'égocentrisme forcené.


Tu n'es amoureux(se) de personne et tu n'as pas envie de te caser ? C'est pas grave, il y aura toujours quelqu'un pour rappeler à ton bon souvenir l'éventualité à la Briget Jones d'un futur aussi dévasté qu'une ville de Mad Max, à vieillir désespérément seul et lamentable. En omettant soigneusement qu'il y a aussi des gens qui sont seuls... Simplement parce qu'ils aiment ça. Paradoxalement, jamais la technologie n'a autant offert de possibilités de communiquer... Et jamais les gens n'ont été aussi isolés. Tout en fustigeant cet état de fait à grands "Oooohhh !!" scandalisés, on ne peut plus concevoir qu'il y ait encore d'authentiques misanthropes, qui satisfont leur peu de besoin de communication humaine en disant bonjour à la boulangère chaque matin. Ou qu'il puisse exister des gens qui, après avoir fait l'expérience de l'Autre, considèrent que celle-ci n'était pas concluante et qu'il était inutile de tenter un second essai. Non, non ; il FAUT rechercher incessamment ce qu'on ne peut trouver, tel un corps animé du seul ver qui le ronge. Et même si on n'en a pas envie. Voilà la plus belle pantalonnade de notre société : nous sommes dans le pays qui a inventé les Droits de l'Homme, pour l'amour du ciel. Le pays qui a élevé comme principe que tous et toutes avaient le droit au bonheur. Mais voilà : il faut que ce bonheur corresponde à un idéal aseptisé et soigneusement codifié, sinon ça ne compte pas. Aimer rester tout seul est un crime. Forcément.


Tu n'aimes pas les enfants ? C'est pas grave, le sacro-saint instinct maternel y pourvoira et sinon, la culpabilisation amassée à grands renforts de discours moralisateurs, de livres édifiants, de bonnes copines primipares qui te flanqueront leur progéniture braillante sur les genoux en te disant "Ca te fait pas envie ?", voire de considérations pipo-scientifiques se chargeront de t'expliquer qu'il faut absolument que tu perpétues ton patrimoine génétique coûte que coûte, et qu'en plus, qu'il faut que tu aimes ça. Si ce ne sont pas les magazines qui s'en chargent, c'est la famille, qui exprime en termes plus ou moins précis qu'il faudrait que toi aussi, tu payes par la punition dans ta chair tous les caprices, tous les carnets de notes minables, toutes les nuits blanches, tous les petits pots recrachés, toutes les couches sales, toutes les angines, toutes les conneries, tous les soucis que tu as causés à tes parents étant gosse en les subissant à ton tour, dans une torture psychologique raffinée où la victime devient son propre bourreau. Toi aussi, ma fille, fais donc un enfant, nous serions tellement contents d'être grands-parents -et aussi de te voir enfin te crever pour un petit monstre braillard et ingrat qui finira de toutes façons par te haïr à l'adolescence, pan dans ta face, au moins tu comprendras ce que tu nous as fait subir-. Mention spéciale pour les bonnes âmes qui, rendant visite à l'accouchée épuisée, meurtrie, surnageant difficilement dans son post-partum et épisiotomisée jusqu'à la troisième lombaire, lui assèneront un "BEN TU VOIS QUE TU Y PRENDS GOÛT !!" qui soulèvera des envies de meurtre.

Cette perspective me terrifie. L'Autre me terrifie. L'interaction possible avec l'Autre me terrifie. Alors comme ça, nulle alternative possible ? La solitude est forcément une voie de garage ? Comment fait-on quand le bonheur considéré comme "normal" n'est pas celui qui nous rend, personnellement, heureux ? Suis-je obligée de me forcer d'aller vers les autres au nom de la sacro-sainte normalité ?

Je ne crois pas, non. En fait, ami lecteur, je pense que je vais tout envoyer valser et suivre enfin mon rêve : vider des truites -enfin, l'équivalent marin des truites, évidemment- dans un petit port de pêche en Islande, avec une petite maison pimpante intitulée "Allez-vous-en" en dix langues et une Winchester accrochée à l'entrée.

Publié dans douleur

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Arkel 19/04/2010 15:17



Beuuuu parfois je crois qu'il faut arrêter de se prendre le chou. Tu crois que les autres sont heureux mais en fait ils ont aussi des soucis... ou alors divorce et/ou se séparer parce qu'un
couple qui dure ça devient de plus en plus rare. Ma vie n'est pas très drôle non plus alors je fais en sorte de la rendre un peu plus jolie. Alors quand est-ce qu'on se casse en voyage? (une fois
que le petit volcan islandais se sera calmé évidemment)



Xhon 19/04/2010 12:52



Hum... Je m'atandé a lire sa un jour...


 


Ben quant on aproche de la trantene la pression sociale reste la méme pour les mecs tu sais. D'autant plus dure pour moi que j'aime les femmes et aimerais avoir des enfants... Le boneur? Non ca
je le cherche plus ca exsite pas je crois... L'equilibre? Ben médicalement apres 12 ans de dépression gratiné de probléme nerveux mal connus, je devrais déja etre mort...


 


Mon conseil : pars de chez, arréte de te focalier sur le jugement que l'on fait de toi et arréte de te juger. Garde quant méme quelque amis et amies et si tu peux voyage, découvre le monde,
rencontre des tas de gens, je crois que sa te fera énormément de bien je pense...


 


...Tu peux aussi voir un psy...



David 15/04/2010 19:25



Il y a une troisième voie : échouer, et ne pas regretter !


J'ai cédé à la tradition en 1999, à 34 ans, ma pauvre maman avec son cancer a arrêté de me demander si j'étais PD, et les potes casés se sont mis à me reparler, comme si j'étais devenu un mec
bien, comme eux.


Après on a pas fait comme tout le monde (allaitement long, cododo, école à la maison) et tout le monde est reparti. Ce qui écarte de la société, c'est la différence quelqu'elle soit. Même dans
une famille avec des enfants tu peux te faire traiter de secte, simplement parce que tu refuses de piquer ton nourrisson avec de l'hydroxyde d'aluminium mélangé à une culture de germes
dégueulasse effectuée sur des foies de porc malades bourrés d'OGM.


Mais bon, tu peux aussi avoir fait l'expérience - le nom qu'on donne à nos erreurs selon Oscar Wilde - et ne pas le regretter. Aujourd'hui, après 10 ans de mariage on divorce pour un motif con :
j'ai renoncé à me reproduire davantage, alors je ne sert plus à rien. Ma femme des gènes Sarkosistes : quand une solution ne fonctionne pas, elle redouble d'effort avec la même formule en
espérant que cela fonctionne deux fois mieux. Mais je ne crois pas du tout qu'un troisième enfant eût été une bonne idée. Je ne regrette pas ces deux adorables enfants, jamais de la vie !