V comme... Velpeau

Publié le par Yoda-Ben²

Aujourd'hui, ami lecteur, j'ai tenté, avec cette précision d'apothicaire qu'ont les méchantes gens et les jaloux, un compte exact des fois où j'ai reçu des réflexions sexistes. "Normal, les filles, c'est peureux", "laisse-moi faire, c'est un boulot d'homme", "Ben quoi ? T'as tes règles ?", "Oh, encore à parler chiffons ! ah là là, ces gonzesses...". J'ai renoncé.

 

C'est là quelque chose qui me révolte profondément. En particulier pour quelque chose que d'une, je suis, et de deux, que je n'ai jamais choisi d'être. Et accessoirement trois, qu'on m'a toujours présenté comme un état inférieur.

 

Parce que s'il n'y avait que ça. Non content de présenter le fait d'être une fille comme une sorte de malédiction confinant à une espèce de sous-état humain, le monde nous inflige tout un tas de contraintes, la plupart du temps tenant uniquement à l'apparence, visant probablement à servir d'actions de grâces pour nous repentir en nous punissant dans notre chair ce péché épouvantable d'être nées avec deux chromosomes X.

 

Aujourd'hui, ami lecteur, je sature. J'en ai marre d'avoir honte de ce corps qui ne correspond pas à un idéal inaccessible mais pourtant inlassablement présenté comme la Norme Absolue, marre d'être brocardée pour avoir ce comportement "pas assez gracieux" qui me fait davantage ressembler au char Panzer qu'à la gaie libellule, marre que dès que j'annonce mon sexe, je voie si souvent le comportement des autres changer comme si être une fille était une maladie honteuse et qu'il fallait me prendre en pitié ou me parler comme à une débile.

 

Marre qu'on préfère donner raison à un autre, sur la seule foi que le pénis entre ses cuisses le rendra miraculeusement plus crédible que moi. Marre de recevoir encore des conseils condescendants sur ma façon de conduire, ou des blagues grasses sur le fait que je porte des lunettes, marre de me faire houspiller parce que je porte des baskets alors que mon âge ne devrait tolérer que de vertigineux escarpins, ou à la rigueur de sévères ballerines qui laissent les pieds à nu en hiver. Marre qu'on m'accuse d'être grosse, laide et d'avoir raté ma vie, et qu'on me présente le fait de perdre du poids et de "me faire belle" comme les solutions ultimes pour que je me sente mieux dans ma peau. Aurais-je été un homme, personne ne m'aurait fait une réflexion pareille.

 

Alors j'ai fait une expérience, ami lecteur, et l'espace d'une journée, je me suis bandé la poitrine, bien serré, pour la comprimer au maximum. C'était surtout symbolique, évidemment. Je n'ai pas osé la panoplie complète en piquant des vêtements dans le placard paternel. Mais je me suis immédiatement rendu compte du changement dans le regard des autres. Ne plus voir ces excroissances charnues qui jettent à la figure de l'observateur un brin pervers une sensualité lourde que j'ai en définitive, beaucoup de mal à assumer, a été une libération.

 

Le regard des hommes ne baissait plus systématiquement dans mon décoletté, mais restait sur ma face vile et fourbe. Ce jour-là, j'ai été conviée à un pince-fesses mondain où j'ai sans le savoir été amenée à tailler quelque plaisante bavette avec des gens éminemment brillants. Je n'ai reçu que des compliments pour les réflexions dont j'avais fait part. Mon chemisier ne baillait plus avec cet écart vulgaire qui faisait parfois sauter LE bouton crucial.

 

Libérateur.

 

Je n'étais plus la paire de gros nibards avec la bouche en cul de poule, mais un être humain qui parlait et ne disait visiblement pas que des conneries. Incroyable le pouvoir de ces machins. Le lendemain, je ne me suis pas bandé la poitrine. J'ai eu droit à quatre blagues sexistes en deux heures.

Alors dès le lendemain, j'ai repris ma Velpeau.

 

Cependant, j'ai dès l'adolescence compris le danger à vouloir trop se faire passer pour la partie adverse : soit il faut faire parfaitement illusion et s'assurer de n'être trahie par personne, soit se résigner à son sort en se bornant à cacher les éléments les plus susceptibles d'attirer quolibets, commentaires, sifflets, voire insultes. Lycéenne, à une époque où mon visage glabre et les renflements de ma poitrine étaient les seuls signes extérieurs de féminité que je laissais voir, je me suis déjà attiré un "Salope !!" retentissant de la part d'un indélicat croyant, en m'apostrophant dans la rue alors que j'étais de dos, qu'il hélait un garçon. Être trop bien déguisé attire visiblement un sentiment de trahison de la part des hommes.

 

J'ai honte d'être une fille, dans ces cas-là. Honte de cet état que je n'ai pas choisi et dont personne n'a pris la peine de me préciser les avantages -je ne sais même pas s'il y en a. L'indicible privilège de se faire offrir des verres au bar ? Bars que je ne fréquente jamais. Au travail ? Être systématiquement payée moins pour je ne sais quelle raison, et vue comme un serpent venimeux prêt à cracher son venin de trahison dès qu'une idée de grossesse s'annonce. La chance extraordinaire de se faire insulter, siffler, attaquer dans la rue quand on y marche seule, ne pas pouvoir se promener où on veut, habillée comme on veut, parce que dans certaines parties du globe, porter une jupe en été est interprété comme un appel à l'agression, voire une justification ?

 

On a beau nous répéter comme pour mieux nous en convaincre des progrès qui ont été faits, mais il reste que bien trop souvent, dans bien trop d'endroits, être une fille est un handicap. Une tare. Et que trop de choses convainquent la moitié de l'humanité qu'elle vaut moins que l'autre sur la simple foi d'un malheureux chromosome.

 

Alors quelle est la solution ? Est-ce que c'est ce à quoi je suis condamnée ? Etouffer tous ces signes de cette féminité qui m'étrangle comme un garrot, pour devenir un de ces hybrides que sont les drag-kings ou les vierges jurées d'Albanie ? Ou devoir accepter les tapes sur les fesses, les critiques même goguenardes sur les "habitudes de gonzesse" dès que j'aurais le malheur d'évoquer des sujets rendus tabous (les fringues, ce qui se mange, les gosses...), les commentaires égrillards sur mes seins ou mes fesses, les piques cinglantes comme des coups de fouet si je manque aux usages ?

 

Se bander la poitrine n'est pas agréable. La Velpeau démange, elle m'empêche de respirer quand elle est trop serrée. Il faut l'arrimer avec des épingles à nourrice ou la réajuster constamment pour qu'elle ne laisse pas échapper un renflement infernal. Elle ne suffit pas à totalement gommer mes seins. Par contraste, je dois aussi gommer le ventre et les cuisses pour que l'aplatissement soit harmonieux, avec d'autres vêtements qui compriment, ça entrave les mouvements. Sanglée dans un attirail pour m'épargner les commentaires, je ne peux plus respirer profondément, j'ai du mal à me baisser, à marcher correctement, je dois porter d'autres vêtements flottants pour que ça ne se voie pas.

 

Une prison pour une autre.

Publié dans Alphabête à pleurer

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Pépéhème 23/05/2013 22:58


Le sexisme des hommes existe par celui des femmes. L'acceptation de ces comportements par l'autre sexe les encourage globalement.


Quand on ne rentre pas dans le moule de notre propre sexe, on est rejeté par les deux sexes. On est surtout rejeté par notre propre sexe qui joue au jeu, et auquel on tend un miroir peu flatteur.


Si tu veux exister dans la différence, il faut revendiquer, te battre ou mépriser, et non te fondre. Cela isole, mais je préfère la solitude à la compagnie des cons.

Picaro Banzaï 22/05/2013 10:46


Ah, pardon, mais au XVIIIème siècle, les femmes n'avaient pas à se brider la poitrine et on leur laissait porter des décolletés avantageux.


Mais trèves de plaisanteries, moi aussi, j'aurais été tentée de te dire, chère Yoda, d'envoyer paître par des répliques cinglantes les gros cons importuns, mais ça n'est pas un conseil facile à
mettre en pratique : ça ne correspondra pas forcément à ton caractère, et ça peut aussi avoir des conséquences fâcheuses, notamment sur ceux qui ne considèrent "Ta gueule, gros porc" comme une
réponse valable à leurs insultes.


De plus, j'ai l'impression que, plutôt que des conseils ou des exortations à "l'insurrection", tu aurais besoin d'un encouragement, d'une aide... Parce que commencer à s'enfermer dans un carcan
physique montre une réelle souffrance psychologique.


Je dois avouer avoir été déprimé par ton texte : ça me rappelle, bizarrement, un documentaire sur des jeunes femmes noires américaines et leurs rapports très complexes à leurs chevelures crépues.
On se rendait compte qu'elles étaient amenées, par tout un conditionnement passant par les médias ET leurs familles, à détester leur apparence naturelle, à devoir adopter un regard dépréciatif
sur leurs propres personnes... Foutredieu, j'avais rarement vu un truc aussi déprimant.


Là, j'ai un peu l'impression de voir le même mécanisme à l'oeuvre et... Je ne sais pas quoi dire. "Bats-toi" ? Mais contre quoi, contre qui, comment, avec quoi ?


De mon point de vue, que tu te contiennes dans cette bande Velpeau, cela me semble accepter, d'une certaine façon, que "l'Adversité" t'enferme et te mutile, mais je ne vais tout de même pas
écrire que tu commences à laisser gagner cet ennemi, cela serait irresponsable et monstrueux !


Cependant, je ne peux m'empêcher de penser que le recours à cet artifice n'est pas une bonne idée, que ça n'est pas la "bonne méthode"... Mais, ensuite, quelle serait la "bonne méthode" contre
une telle pression et les complexes qui en découlent ?


A part, peut-être, fonder un gang de femmes "robustes" s'entraînant à battre les rugbymen au bras-de-fer ? Mais, bon, ça, c'est moi et mes réflexes collectivistes du genre "Camarades, tous unis
dans la lutte contre l'opression réactionnaire !"

Arkel 20/05/2013 21:23


Ne te bande plus la poitrine, c'est pas à toi à changer mais au monde de le faire. En fait je crois que tu devrais au plus vite changer d'entourage, perso en tant que fille je me suis jamais
mangé ce genre de réflexion à la maison. Faut dire que tu as un petit peu un entourage néfaste-sous-évolué-machiste qui vit encore au XVIIIe siècle. On ne devrait pas avoir honte d'être une
fille, merde! Te laisse pas faire!