S comme... Sevrage affectif.

Publié le par Yoda-Ben²

Aujourd'hui, ami lecteur, je voulais t'entretenir d'une expérience que je mène sur ma propre personne. outre les affres d'une vie réelle pleine d'événements aux causes aussi diverses que leurs conséquences, il reste une constante, un seul facteur sur lequel j'ai décidé d'appuyer mon attention.

 

Ami lecteur, ça fait maintenant un peu plus de quatre ans que je suis célibataire. Ma dernière histoire avait duré presque exactement deux ans et sa fin avait laissé ton infortuné serviteur dans un état de désarroi assez fantastique -fantastique dans le sens d'énormité et pas dans son implication positive, évidemment. Des mois passés à me morfondre, à me demander ce que j'avais fait de travers, à analyser chaque idée, chaque mot, chaque action, chaque omission dans l'espoir de trouver ce qui cloche, avant même de me demander si la faute n'était pas partagée -et elle l'était, comme toujours. Et depuis, le silence radio.

 

Oh, des occasions, ami lecteur, ton infortuné serviteur en a eu. Aussi étonnant que ça puisse paraître, ce physique dont je suis affligée et qui, à chaque nouveau passage devant le miroir, me paraît toujours plus difforme et monstrueux, et ce caractère que d'aucuns parmi mes proches qualifient sans hésiter d'atroce ne m'ont pas empêchée d'attirer l'attention de quelques garçons.

 

Que ce soit par le biais du net, m'offrant un miséricordieux abri derrière mon écran, ou même la vraie vie, j'ai eu donc l'heur de paraître amable aux yeux d'une poignée. Mais rien  à faire. Je me heurte toujours à trois écueils aussi insurmontables qu'une montagne de granit le serait à un tétraplégique armé d'une cuillère : soit je plais à des gars pour lesquels je ne ressens aucune attirance, soit je tombe sous le charme de types pour qui je n'inspire absolument rien, soit dans le cas d'une attirance réciproque, mon manque de réactivité fait capoter toute idée de relation avant même qu'elle ait commencé.

 

Dans le premier cas, je culpabilise d'écouter ma voix intérieure qui me dit de ne pas pousser la relation plus avant, quitte à blesser le gars en face ; ce qui n'empêche pas la culpabilité de me frapper de son épée vengeresse pile à l'endroit où ça fait le plus mal, entre "Tu ne lui laisses même pas sa chance !" -option "tu aimerais qu'on te traite comme ça, toi ?"- et "A ce rythme-là, t'as pas intérêt à te plaindre si tu finis seule comme une nouille !". Quand je ne "sens" pas le moment, je peux essayer de jouer la comédie autant que je peux, je m'avère être une très mauvaise menteuse.


Sans compter l'occasion unique, mais atrocement embarrassante, avec quelqu'un que je connaissais, en qui j'avais confiance, et qui était tout disposé à m'aider à rompre de la plus plaisante des manières un jeûne physique fort conséquent, et devant qui j'ai battu en retraite, totalement désemparée et terrorrisée à l'idée d'être touchée ; mais j'aborderai cette notion plus loin.

 

Le second cas est déjà plus compliqué : en effet, ami lecteur, si tu es un fidèle de ce blog et de ses torchons navrants, tu sais que mon intelligence sociale est totalement sous-développée. J'accuse même un retard vraiment inquiétant en la matière. A l'heure où la plupart de mes copains et copines se casent, se reproduisent ou affichent leur triomphante liberté en passant d'un partenaire de coït à un autre, mon propre cas est autrement plus épineux. Toutes mes expériences en matière d'intimité partagée se sont passées avec environ cinq à dix ans de retard sur le cahier des charges habituel. Tout en gardant un niveau hormonal exactement égal à celui de mes congénères.
Histoire de te donner une idée de la frustration, ami lecteur.

 

J'en viens donc à jeter mon dévolu sur des types rigoureusement inaccessibles que, dans le pire des cas, je n'aurai même probablement jamais l'occasion de rencontrer en vrai. Et va savoir, ami lecteur, c'est sur un de ces spécimens précis que se cristallise le gros de mes pulsions subconscientes, sous la forme de rêves au contenu si osé qu'ils me font me réveiller chaque matin depuis quelques semaines déjà avec ce seul commentaire : "La vache !!". Hem.. Enfin bref.

 

J'ai toujours pensé, lors de mes jeunes années Biactol-Hélène et les Garçons-révisions du brevet, que quand j'aurais le double de mon âge, j'aurais fort heureusement dépassé ce stade d'idolâtrie infantile que seule l'innocence de la jeunesse protège du ridicule, voire du grotesque. Quinze ans plus tard, je n'ai plus cette fragile excuse et j'en suis pratiquement au même point, sauf que j'ai accompli entre-temps le minimum requis pour qu'on ne croie pas que je suis un de ces énergumènes phobiques du contact qui vivent dans des bulles en plastique.

 

Car c'est peut-être le pire dans cette situation, ami lecteur : ce n'est pas l'envie qui me manque de commettre ces interactions qui semblent si faciles pour le commun des mortels.
Quatre ans. Quatre longues années sans la moindre caresse, le moindre contact, pas même un bisou -autre que les traditionnelles bises sur les joues pour se dire bonjour. C'était déjà difficile de composer avec la frustration quand je n'avais encore jamais essayé, mais après que j'en ai fait l'expérience, et que j'ai eu mes besoins affectifs comblés quasi-quotidiennement pendant deux ans, repasser à un jeûne total de ce côté est une véritable torture. Je deviens hyper-sensible, au point où je ne peux pas m'empêcher de frissonner quand un type qui me fait la bise me pose la main sur la taille.

 

Au bout d'un moment, je suis passée par une phase de latence où la seule idée de recommencer une relation comme celle que je venais de terminer me terrifiait. Je ne voulais pas courir le risque de retomber sur quelqu'un qui me blesserait autant. Je ne voulis pas connaître à nouveau cette terrible blessure comme seule une âme naïve sait en recevoir, sans la moindre armure pour se protéger. Je ne voulais pas prêter le flac à nouveau aux cruels commentaires comme quoi ce n'était pas une affection sincère qui me liait à mon copain d'alors, mais uniquement la pathétique peur de me retrouver seule.

 

Car comme je l'avais expliqué dans une précédente diatribe, ami lecteur, être seul, et surtout être seule, aujourd'hui, est un constat d'échec admis par à peu près tout le monde. Mes parents lorgnent mes anciennes copines de classe parader avec orgueil et leurs poussettes remplies de nourrissons braillards et se tournent vers moi en me demandant quand je leur donnerai l'occasion d'en faire autant, d'exhiber eux aussi la continuité de leur ADN sous la forme d'un Gremlins miniature, renfrogné et exsudant divers fluides tous plus répugnants les uns que les autres par tous les orifices possibles.

 

Tout en m'accusant d'être "passée à côté de ma jeunesse", voire d'avoir "raté ma vie", parce que je n'ai pas accompli ce qu'ils ont fait au même âge. Parce que pendant les années 70, mes parents voyageaient, flirtaient, et pratiquaient divers sports en assistant à d'étourdissantes fêtes où ils se pintaient à en rouler sous la table, dans les années 2000, l'irrémédiable fêlure qu'était leur fille était recluse dans ses appartements à étudier pour réussir ses études, sans jamais assister à la moindre soirée étudiante, sans voyager une seule fois, et pour consacrer d'autant plus d'attention aux sacro-saints résultats de fin d'année, en oubliait jusqu'aux besoins pourtant cruciaux d'exercice physique et prenait un poids irraisonné. Par sérieux excessif probablement, par timidité peut-être. Mais le fait est là.

 

J'aurais dû pouvoir concilier les deux. J'aurais dû être plus précoce. J'aurais dû réussir partout, d'une seule main et à cloche-pied. Tout le monde l'a fait, tout le monde y arrive. Je me sens comme un misérable imposteur. J'ai été échangée à la naissance par des bohémiens, une créature minable et lourdaude, pathétique et maussade, à la place de la brillante jeune femme libérée que tout le monde s'attendait à voir à ma place. Ce qui nous amène au troisième cas.

 

Le plus triste. Le plus rempli de regrets. De remords. De rancoeur. Quand je rate l'occasion de trouver quelqu'un qui me plaisait et qui s'avérait, après coup, ne pas être indifférent à mes attraits. C'est le pire. Repasser le film, y voir, enfin, les allusions, les doubles sens, se rendre compte que les progrès qu'on croyait ne voir que parce qu'on voulait les voir, existaient en fait bel et bien. Non, ce gars ne m'a pas invitée au cinéma pour voir un film entre potes, il voulait vraiment me draguer, ton radar est complètement rouillé ma vieille. A en rester de marbre face aux tentatives de drague les plus évidentes, tout en étant rongée d'envie de pouvoir y réagir. A en saper systématiquement toute lueur d'espoir. Maintenant je comprends mieux pourquoi la déprime est associée au péché de paresse : désespérer demande tellement moins d'effort.

 

La seule chose qui m'empêche de sombrer totalement est quand, après coup, le type à qui j'ai flanqué un râteau bien malgré moi s'avère fort mal prendre la chose et dévoile une mauvaise foi qui présage d'un caractère autrement moins commode que ce que j'imaginais au départ, et qui tempère quelque peu ma déception d'avoir raté le coche. Qui me fait regretter après coup d'avoir ressenti des émotions avec la même intensité qu'une pisseuse de quinze ans pour une simple invitation à dîner, tout en me consolant de ne pas avoir osé aller plus loin, de ne pas avoir su lui donner les feux verts demandés, de ne pas avoir eu le courage de prendre les devants, de constater qu'il n'a pas su voir tous ces énormes murs de briques que j'avais devant les yeux et par conséquent, qu'il n'a pas su me proposer d'être mon guide pour apprendre à voir à travers.

 

Or, voici. Quatre ans après mon sevrage affectif, me voilà à ce stade. Seule. Apaisée quant à mon ex, ce qui est une bonne chose. Des hormones que je pensais être domptées par le manque, mais qui n'en manifestent que plus de furie encore. Et je peux te le dire, ami lecteur, il n'y a rien de plus atroce que quelqu'un de très laid qui ose prétendre à quelque chose réservé aux gens beaux. Voire pire : dont le subconscient lui farcit la tête d'images de ce genre d'interactions avec des types vraiment, vraiment très beaux. Quand ma cervelle, le matin, me repasse le film avec complaisance, je ne peux m'empêcher, ami lecteur, d'y voir un contraste des plus obscènes entre nos différences de plastique.

 

Aucune tentative de rationalisme n'y change rien. J'en suis à un stade où je ne me regarde plus dans les miroirs, à part pour des cas particuliers de cil dans l'oeil ou de col à redresser. Par contraste, j'éprouve de la honte d'avoir un tel ravissement devant des types dont je ne connais que la perfection physique, sans presque aucune information sur leur personnalité -quoique.. Quoi de pire pour l'ego que de tomber sur un gars beau comme un dieu, à l'intellect brillant, adorable, gentil, généreux et drôle, à part se dire que jamais on ne sera à la hauteur ? Baver sur de beaux mecs, c'est réservé aux ados. Est-ce que tenter de pousser plus loin la réflexion sur le ravissement esthétique n'est qu'une tentative (mal) déguisée d'apporter une forme de légitimation de cet engouement infantile ?

 

Je l'ignore.

 

Je me retrouve donc, ami lecteur, dans une situation assez étrange. Le manque physique est poignant, mais peut trouver un exutoire. L'ersatz a au moins le mérite d'être efficace. En revanche, le manque émotionnel...

 

Un trou atroce, une plaie béante. Je ne sais si c'est mon côté fleur bleue qui est trop accentué mais je me retrouve enfermée dans ma propre tête. Un monastère, une prison, un cloître, une cage. A être forcée de rendre un devoir de reproduction sans avoir recours aux 50% pourtant indispensables. Si j'écoutais mon entourage, absolument aucun homme sur Terre ne serait digne de lécher la semelle de mes baskets. Et pourtant, mon statut de nullipare me relègue au rang des monstruosités de la nature, des aberrations. La moindre tentative est couronnée d'une chape de plomb parfumée à l'échec. Quel que soit celui sur qui j'arrête mon attention, il ne sera jamais jugé assez beau, assez intelligent, ni assez riche, ni d'un rang social assez élevé, et j'en passe, par un aréopage de juges qui ne laissent rien au hasard. Alors que mon niveau d'exigence devrait se résumer à "attirance réciproque".

 

Et moi ? Moi qui n'ose plus faire d'introspections, effrayée par les horreurs que je rencontre dans ma propre tête ? Cette masse de complexes qui concurrencerait celle d'une étoile à neutrons ? Dans le cas hypothétique où je trouverais un type qui satisfasse à toutes les exigences... Mais il y a des limites à la publicité. Il vient un moment où même les meilleures techniques marketing ne parviendront pas à faire vendre la nullité dans sa forme la plus pure.

 

Aussi, ami lecteur, je noie le noir chagrin de mon désarroi dans le stupre, les plaisirs faciles et j'ai décidé de nouer des relations plus poussées avec mon bonhomme Océdar qui, j'en suis sûre, ami lecteur, m'épargnera bien des souffrances. Peu de conversations, certes, mais il sait très bien écouter.

Publié dans Alphabête à pleurer

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Pépéhème 16/07/2012 00:18


Le sevrage affectif est violent pour les petits humains qui sont rarement maternés, abandonnés dès la naissance à des spécialistes, puis formattés avec des méthodes musclées avant même de parler.
Notre dépendance affective vient de là, elle fait de nous des toxicomanes de l'affection.


On a beau rationnaliser, et se dire des choses très intellectuelles, la blessure affective est là, et elle supure à vie. S'y ajoutent la pression sociale et le tic-tac obsédant de l'horloge
biologique. Pas étonnant qu'on craque pour un projet, même si c'est pas celui de nos rêves.


Même après le projet et le ratage (mon cas) la situation reste pesante, et m'a poussé à recommencer. Ce n'est que très récemment (47 ans) que j'ai enfin pu me soustraire à ce dictat. Je vis seul,
et je l'assume. Je ne suis plus prêt à faire le moindre effort pour obtenir un résultat, pas de compromis, pas de mensonge, pas de façade. Du coup on se sent encore beaucoup plus seul, ça fait le
vide. Mais bizarrement le peu de rencontre que l'on fait prend une autre dimmension. On en a plus rien à foutre de rien. Comme si on y croyait plus. Comme si le vouloir-moins était devenu le
renoncement. Mais à bien y regarder, tout le reste ne serait que chimère, on gagne du temps, ou du moins on en perd pas ;-) Le résultat est le même, mais on se la coule douce en évitant les
récifs

Pépéhème 12/07/2012 23:42


Pourquoi ne pas t'orienter vers une relation platonique ? cela ferait la nique à la dimmension émotionnelle, cela qualifierait du même coup un mec capable de penser avec autre chose qu'avec sa
bite, et surtout cela te rendrait de la confiance en toi.


La culpabilité et l'estime de soi sont des freins forts. Je suis amoureux en ce moment, et la femme m'a tout de suite recadré expliquant qu'elle ne voulait pas aller vers une relation sexuelle.
Cela ne me blesse pas, et je reste content d'être en relation avec elle.


Je crois que tu es aussi sous pression d'un "projet", et que ce manque de liberté d'opresse. Moi je suis déjà un vieux divorcé avec 2 enfants, je n'ai plus cette "pression" qui m'a naguère poussé
à me marier et tout et tout. Je ne regrette pas le chemin, même si certains passages trashy m'ont causé beaucoup de peine.

Yoda-Ben² 15/07/2012 21:14



Ca pourrait être un programme correct, s'il n'y avait pas quelques obstacles de taille, et parmi eux le principal : le mec en question, je le trouve comment ? A moins de m'engager dans une
relation avec mon bonhomme Océdar (laquelle sera platonique par la force des choses), ou de payer un clampin pour jouer la comédie, personne ne voudra de moi. Et pire, les types que j'intéresse,
je ne m'en rends compte que trop tard et je rate le coche.


Cette pression m'épuise. Je n'en peux plus. La solitude me pèse et dans ma situation actuelle, ça ne risque pas de s'arranger. Sans compter mon futur qui arrive à toute allure et l'impression
d'avoir un énorme cachet RECALÉ rouge sur le front à l'épreuve de décathlon Vie Réelle, sans lot de consolation.


Le sevrage affectif est vraiment une terrible épreuve.