D'un coup de gueule

Publié le par Yoda-Ben²

Aujourd'hui, ami lecteur, un coup de gueule.

 

Comme tu ne le sais probablement pas encore, entre deux diatribes lamentables sur ce blog en friche, j'exerce l'honorable profession d'historien. C'est une passion qui m'est un peu tombée sur le poil et sur le tard en même temps, mais le fait est là : j'aime mon métier. Il y a quelque chose, ami lecteur, de terriblement exaltant de fouiller le passé pour dérouler un écheveau aussi complexe que passionnant : notre monde tel qu'il l'est aujourd'hui.

 

L'histoire est une science, humaine certes, mais qui obéit à des protocoles aussi rigoureux que ceux appliqués en laboratoires. C'est la seule discipline qui fasse appel à toutes les autres, et qui puisse s'appliquer à presque tout... Sauf elle-même. Pour le monde, l'historien est un vieux monsieur en costume en tweed et noeud-papillon qui hante les musées et les dépôts d'archives. Pour moi, c'est un mélange d'Indiana Jones et de Mac Gyver. Investi d'une mission de gardien de la mémoire collective, qu'il doit restituer avec le plus de vérité et d'objectivité possible, l'historien tel que je le vois est porteur d'une énorme responsabilité.

 

J'enrage toujours contre les méchants fâcheux qui auront toujours ce mot affreux, convenu et destiné à blesser gratuitement : "Mais l'histoire, ça ne sert à rien", agitant l'argument selon eux inattaquable qu'un historien ne sait pas fabriquer un vaccin ou faire marcher un avion, ergo n'a aucune utilité sinon celle d'aller prendre la poussière au milieu de ses grimoires (vécu). Car c'est bien connu, il n'y a de place en ce monde que pour les laboratoires pharmaceutiques et les avions.

 

OUI, messieurs les scientifiques de tous poils qui m'avez un jour asséné cette horreur avec votre petit air arrogant, je vous le dis aujourd'hui : mon métier sert à quelque chose, et à vous aussi. Vous êtes des briques, nous sommes le ciment. Si personne n'était là pour se souvenir des découvertes passées, sur quoi baseriez-vous vos travaux ? Si Newton, Einstein, Copernic, les époux Curie, Pasteur et tant d'autres disparaissaient des mémoires, eux et leurs découvertes, jusqu'aux vôtres, comment ces sciences que vous portez teeeeellement haut dans votre estime pourraient-elle évoluer, gros malins ? Vous aurez beau le nier en vous bouchant les oreilles et en chantant à tue-tête, vous ne faites que baser votre travail sur celui de quelqu'un qui a bossé avant vous. Comme moi, comme tout le monde. Ce sont toutes ces petites mains, ces archivistes, ces gardiens de la mémoire connus et moins connus qui ont pu sauver ces précieux renseignements, comme ils sauveront les vôtres. Alors un peu de respect, petits peigne-culs.

 

Personnellement, je pense que l'histoire a cela d'utile, dans son application personnelle, qu'elle touche à une aspiration d'un égoïsme absolu mais qui, par je ne sais quel miracle, a été enrobée d'une aura respectable : le besoin de continuité. Le besoin de savoir qu'on ne sera pas oublié, que quelqu'un se souviendra de ce qu'on était et de ce qu'on faisait. Dans son application plus générale, elle sert à maintenir, il me semble, un ordre moral relayé par le souvenir des épisodes passés. Se lancer dans une guerre en oubliant qu'elle peut tuer, c'est suicidaire. C'est pourtant ce qui est en train d'arriver, petit à petit.

 

Nous vivons dans une société profondément perverse qui a réussi le tour de force à nous faire culpabiliser de vouloir combler à peu près tous les besoins de la pyramide de Maslow, tout en nous invitant à les sur-satisfaire pour obéir à un idéal mystico-pouêt-pouêt véhiculé par la publicité. Soyez minces et jeunes, mais n'arrêtez pas de bouffer ce qu'on vous propose et vautrez-vous dans le luxe le plus insolent. Allez faire du sport, mais n'oubliez pas que c'est dangereux. Copulez avec frénésie, mais n'oubliez pas que c'est sale. Et prenez des crédits pour payer tout ça, mais attention au surendettement.

L'accomplissement personnel est tout en haut. Le truc qui a fait, par exemple, qu'Achille a été connu pour être tombé avec les honneurs pendant le sac de Troie et pas comme un obscur petit roi qui gardait les biques en Thessalie. La soif de reconnaissance. L'envie, non, le *besoin* qu'on se souvienne de soi dans le futur.

 

Et voilà, ami lecteur, que petit à petit, on dépèce l'Histoire des programmes scolaires, allant jusqu'à la supprimer purement et simplement dans les programmes scientifiques de terminale. On retire, une à une, toutes les figures pourtant indispensables, on épure les courants des faits, on arrache les bouts qui dépassent. On ne parle pas de ça parce que ça vexerait Machin, on occulte ceci pour ne pas rappeler à Bidule de douloureux souvenirs, on passe cela à la trappe parce que ce serait mal vu d'en parler.

 

Je suis historien, ami lecteur. Et je fais partie de cette génération de mômes qui n'a jamais entendu parler de Louis XI ou de Napoléon 1er en cours, jusqu'en classe prépa. Je me souviens de ce programme ahurissant de seconde où nous avons dû revoir en une année scolaire l'histoire européenne de l'Antiquité grecque jusqu'à la Révolution, à raison de trois ou quatre heures par semaine. Maintenant que me voilà de l'autre côté de l'estrade, j'ai dû apprendre à mes élèves ce qu'était l'empire Han. Alors que la plupart n'avait qu'une vague idée de ce qui s'était passé en Gaule jusqu'à l'arrivée des Francs. Pour qui Charlemagne n'était que le sujet d'une chanson débile prétendant qu'il avait inventé l'école. A qui le nom de Vercingétorix n'a été sauvé de l'oubli qui grâce à Astérix.

 

Aussi, ami lecteur, je me permets de m'abaisser au même niveau que les fâcheux et use du poncif "on ne peut savoir où on va que quand on sait d'où on vient". Et on est en train de priver les gosses de cette étape fondamentale. Comment inculquer aux gamins le respect des autres civilisations s'ils ne connaissent pas la leur ?

 

Pourquoi occulter la vérité ? Oui, l'Histoire n'est pas toujours jolie. Oui, il y a des guerres horribles. oui, il y a du sexe, de la violence, des coups bas, du sang, des trahisons, de la cruauté, de chaque côté. Oui, parfois, ce sont des épisodes d'un terre-à-terre crasse qui ont façonné le contexte géo-politique (dur à croire, mais si, si, c'est peu ou prou une histoire de fesses qui est à l'origine de l'anglicanisme -et une autre histoire de fesses, quoique dans un autre registre, qui est à l'origine de l'hymne actuel de nos amis d'Outre-Manche). Mais c'est le cours des choses. On ne peut jeter éternellement des kilomètres de voiles pudiques sur ce qui s'est réellement passé. Voilà le véritable danger que représente l'historien : celui-ci est obligé par sa profession, de ne jamais noircir ou dorer entièrement le portrait de quelqu'un. Je sais, j'entends déjà plein de ricanements, là-bas dans le fond. Mais je sais ce que je dis.

 

La légende noire de Louis XI, par exemple, a la peau dure. Un monstre, dit-on, qui encageait les gentils évêques, qui ordonnait les meurtres comme vous et moi les pizzas royales sans anchois. C'est si facile de charger la mule en orientant le miroir pour qu'il ne reflète que ce qu'on veut bien lui montrer. L'Histoire, comme toutes les autres sciences, a ses courants de mode. Et sa méthode ne cesse de s'affiner. Les personnages trop orientés sont réétudiés afin de mettre au jour les nuances qui avaient été autrefois occultées. L'apport de la sociologie permet d'ajouter un plus d'objectivité. Mais bien trop souvent, la tentation d'utiliser l'Histoire comme support idéologique est très, trop forte.

 

L'Histoire, c'est ce que font des hommes à d'autres hommes. Or, aucun homme n'est totalement bon ou mauvais. L'histoire ne peut être ni totalement blanche, ni totalement noire. C'est un immense camaïeu de gris. Il n'y a pas de merveilleux récits de licornes qui pètent des arcs-en-ciel et pleurent du sucre candi. Et je ne vois pas vraiment en quoi c'est vraiment utile d'occulter cela. Autrement, où se situera la barrière entre ce qu'on a le droit moral de dire et ce qu'on doit absolument cacher ? Si le lobby des hématophobes se soulevait contre les effusions de sang, irait-on jusqu'à interdire d'évoquer les massacres de la Saint-Barthélemy pour ne pas les vexer ? Pourtant, ça ne les supprimerait pas. Faire une chose pareille, ce serait comme exiger d'un élève de cours élémentaire de réussir directement des équations à trois inconnues sans avoir appris comment les résoudre, sous prétexte que l'algèbre est occulté parce que les lettres x, y et z sont trop connotées.

 

On ne parle plus de Jeanne d'Arc à cause du parti politique qui l'a érigée en figure mythique. C'est pourtant une chic fille, la pucelle de Domrémy. Dont le rôle dans l'histoire a donné, indirectement, quelques événements mineurs comme la fin de la Guerre de Cent ans et l'avènement de l'Universelle Araigne, le Louis XI de tout à l'heure. Louis XI (trop sombre), François 1er (trop.. Barbu et pote de Léonard de Vinci, peut-être ?...), le bon roy Henry et sa poule au pot (trop cliché), Louis XIV et son palais de Versailles (trop absolutiste), Louis XVI et ses serrures (trop révolutionnaire), tous passés à la trappe sous couvert d'une Histoire politiquement correcte qu'on veut affranchir des anciens poncifs.

 

Mais idéaliser ou diaboliser les personnages historiques est contre-productif et illogique. Je SAIS que ça n'a pas toujours été le cas, avant qu'on ne me brandisse au nez les manuels de la IIIe République où tous les clichés étaient assénés avec une benoîte complaisance et où on avait les gentils d'un côté et les méchants de l'autre, avec la même infaillibilité que dans un ring de catch. Mais justement, limiter l'Histoire à cette période où notre méthode n'était pas encore aussi aboutie qu'aujourd'hui, c'est comme voir la médecine à coups de saignées et de purges, à l'époque de l'IRM et des thérapies géniques. Le progrès atteint aussi les historiens, les gens.

 

Or donc. Petit à petit, on va grimer les figures de l'Histoire de France d'une grotesque étiquette de "démodé", "connoté", "tendancieux", en supprimant morceau par morceau les acteurs de la grande pièce qui se jouera bientôt sans personne, à part une voix monocorde qui égrènera statistiques -c'et bon, ça, les statistiques, ça rassure les matheux et ça fait tout de suite plus fouillis, plus sérieux. Jeunes historiens, ne négligez jamais le pouvoir des chiffres !-, dates et concepts sans donner le moindre nom. Où on ne parlera que de périodes à vertu édifiantes, soigneusement sélectionnées et tamisées pour répondre à la morale en cours. Et pourquoi pas une 1e Guerre Mondiale conforme ISO-9000 où on ne parlera plus d'Allemands mais d'"individus appartenant à la soldatesque civile de la communauté d'Outre-Rhin", de "dispositifs de circulation semi-sous-terrains" pour parler de tranchées, d'"entités intra-diégétiques à la pilosité non-contrariée" pour évoquer les Poilus ? Vision d'Apocalypse.

 

J'aime l'Histoire, et j'aime mon métier d'historien. Mais je n'aime pas la façon dont on traite mon métier et ma matière auprès de ceux à qui l'enseigner est une des missions les plus cruciales de l'éducation française. Brisez les images d'Epinal si ça vous chante, plus que partout d'ailleurs, l'Histoire se doit de mettre les clichés à mal. Mais de grâce, n'enterrez pas ses acteurs. Ils ont existé, personne ne peut rien contre ça. Ils ont accompli des choses dont les conséquences ont façonné notre monde et notre société telle qu'elle est aujourd'hui, personne ne peut rien non plus contre ça. Mais les oublier, les omettre au nom de je ne sais quelle dictature du politiquement correct, c'est les tuer une deuxième fois. Eux d'abord, et vous, aussi. Quoiqu'à plus long terme.

Publié dans douleur

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Pépéhème 23/05/2013 22:44


Merci Grand Cthulhu, invoquer Von Braun, un nazi notoire devenu champion du monde libre révèle la profonde contradiction enfouie dans l'Histoire, et le culot des organisateurs de la seconde
guerre mondiale.

Le Grand Cthulhu 27/02/2013 15:19


(@ Yoda-Ben² : merci de supprimer mon commentaire précédent, c'est la même chose mais avec une image mal réduite ^^ )


 


"la mission lunaire est pour moi digne d'un mauvais film de SF. J'ai travaillé un peu la mécanique (méca flu, mécanique du vol) et je n'ai jamais vu une fusée aterrir comme elle a décolé. Avant
de faire voler une fusée on a fait des milliers d'essais. Et là, sur la Lune, du premier coup il se passe un miracle ! sans atmosphère, donc sans parachute ni aérofrein, l'énergie de freinage
doit être entièrement gérée par le propulseur situé ... plus "bas" que le centre de gravité, un pilotage instable au plus haut point, pire qu'un hélicoptère. Disons que ce serait un peu comme de
piloter un hélicoptère ... avec l'hélice en dessous."


 



Raava 27/02/2013 14:27


On y peux rien qu'un troll parasite vient balancer n'importe quoi pour faire la pub de sont blog.

Blad 27/02/2013 12:35


Texe très intéressant. Moi qui n'ai pourtant jamais été doué pour cette branche, j'ai trouvé ta défense fort pertinente. Dommage que des commentaires hors-propos viennent entâcher le tout.

Pépéhème 26/02/2013 21:57


Je réponds collectivement:


1) je ne nie pas que des chambres à gaz aient existé, il fallait bien les prendre en photo, à l'époque on était pas balaise en photoshop. Mais je contexte qu'elles aient été le fruit d'une
politique plutôt que d'une manipulation (avec des vrais gasés, on est bien d'accord).


2) la mission lunaire est pour moi digne d'un mauvais film de SF. J'ai travaillé un peu la mécanique (méca flu, mécanique du vol) et je n'ai jamais vu une fusée aterrir comme elle a décolé. Avant
de faire voler une fusée on a fait des milliers d'essais. Et là, sur la Lune, du premier coup il se passe un miracle ! sans atmosphère, donc sans parachute ni aérofrein, l'énergie de freinage
doit être entièrement gérée par le propulseur situé ... plus "bas" que le centre de gravité, un pilotage instable au plus haut point, pire qu'un hélicoptère. Disons que ce serait un peu comme de
piloter un hélicoptère ... avec l'hélice en dessous. Cette "histoire" est d'autant plus incroyable que l'approche utilisée par le Rover Curiosity sur Mars est crédible (atmosphère, parachute, et
surtout treuillage, avec les propulseurs situé au dessus du centre de gravité de l'ensenblme par le truchement du câble).


3) Sur le SIDA, j'ai simplement cherché de la documentation et questionné des médecins sur le virus. Et par comparaison j'ai fait la même démarche sur le virus de l'herpès. Dans un cas il y a de
la littérature, abondance et correllée (qui plaitaît à l'historien). Dans le second cas, il n'y a rien que des suppositions incohérentes. Même la séropositivité n'a pas la même définition d'un
pays à l'autre (taux de T4). Quant au mode de contamination, rappelons nous des énormités racistes et homophobes des années 80 où l'humanité serait détruite en l'an 2000 à cause des noirs et des
PD. Je ne crois donc pas non plus à l'existence de ce virus, faute d'élément plus objectifs.